C’est un 1er novembre que j’ai atterri à Puerto Vallarta pour réaliser un contrat de photographie qui accaparait mon cortex en entier. En défilant sur la route sinueuse en direction de Sayulita, nous sommes passés devant un cimetière et il y avait FOULE. Des dizaines de Mexicains massés à l’arche d’entrée, le sourire craqué jusqu’aux lobes d’oreilles et habillés de couleurs vives charriaient fleurs, bougies et victuailles pour une armée.

Visage ébahi, surprise dans les sourcils, j’ai fait le lien. Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt? Vivre les célébrations du Día de los muertos figurait pourtant depuis des lustres sur ma bucket list. Le 1er novembre qui marque la morne Toussaint dans les contrées nord-américaines, est le coloré jour des morts au Mexique, une fête qui prend des allures de mascarade et des proportions dignes de Noël (moins les centres commerciaux).

Je ne me contenais plus. Une fois arrivée à la villa, j’ai déposé mon bagage dans l’antre de la porte, catapulté mon appareil photo sur mon épaule et VLAN, je sprintais dans la rue, direction centre-ville. Mes attentes étaient hautes. Il me brûlait de voir comment cette fête s’articulait et si elle était aussi vibrante que dans mon interprétation des nombreux articles que j’avais lus sur le sujet. Et comme une magnifique soirée qui se présente sans qu’on l’ait planifiée, ma surprise s’est décuplée en émerveillement alors que je défilais sous les fanions de la rue principale et que je ne cessais de me répéter à voix basse: «C’est quoi les chances?».

Au détour d’une rue, j’ai croisé une dame marchant nonchalamment comme si elle revenait du boulot, avec le visage entièrement maquillé en parfait squelette coloré représentant la Catrina, image populaire mexicaine signifiant que nous sommes tous égaux quand vient l’heure fatidique. Le face à face m’a brièvement tétanisé. Je ne pouvais me douter que je verrais bon nombre d’autres festivaliers ainsi maquillés au cours de la soirée. Derrière elle, deux hommes s’affairaient à dessiner des mandalas éphémères au sol avec des marigolds, du riz et des bougies. J’apprendrais plus tard qu’il s’agissait d’un autel en forme de roue qui célébrait le cycle de la vie.

La place centrale était bondée. Ayant déjà séjourné auparavant dans ce village dont le rythme s’apparente au tranquille mouvement des vagues au large, j’étais en mesure de constater qu’il s’agissait d’une soirée beaucoup plus animée qu’à l’habitude. Les enfants jouaient à cache-cache autour des nombreuses sanctuaires érigées en mémoire des disparus. L’effet de ces autels était saisissant. La légende veut que les personnes décédées visitent le monde des vivants dans la nuit du 1er au 2 novembre, raison pour laquelle on retrouve plusieurs plats de nourriture à côté des images des morts. C’est une façon de les remercier d’avoir à redonner à la terre qui leur a été généreuse toute leur vie.

Il y avait aussi tellement de photos, d’effets personnels et de symboles représentant ceux qui nous avaient quitté que nous n’avions pas d’autre choix que de s’attarder à chacune d’entre elles pour en apprendre un peu plus sur qui ils étaient. La vue de leurs chaussures un peu usées, déposées là comme à l’entrée d’une maison, me foudroyait tel un flashback du temps de leur vivant, parenthèse sur un quotidien ordinaire qui n’est plus. C’était comme le témoignage d’un fantôme qui reprend chair le temps d’un instant et qui de son souffle chaud, nous enveloppe du souvenir des êtres qui nous sont chers et nous insuffle d’une gratitude qui rend le présent nostalgique.

Toc toc toc, un enfant a crié, un orchestre a démarré en trombe et j’ai été extirpée de ma sereine torpeur, de retour dans le temps mouvant où les secondes filaient à vive allure. La musique provenait d’une scène extérieure qui justifiait la fermeture de rue. Danseurs et danseuses aux habits traditionnels et parés de costumes quasiment dignes de la comedia dellarte y illustraient des scènes de la vie, le personnage de la mort venant toujours y mettre son grain de sel. L’ambiance était à la fête et aux rires à gorges déployées. C’était la première fois que j’étais témoin d’une célébration sur la mort aussi vivante.

Cette rafraîchissante façon de souligner le trépas comme étant une simple étape faisant partie intégrante de la vie m’a émue. Je vous souhaite de vivre le jour des morts au Mexique au moins une fois dans votre vie pour réaliser que le deuil peut être coloré, festif et célébré sous le signe de la gratitude. Grâce à cet hommage aux morts, ceux-ci reprennent un peu vie par le souvenir et l’empathie de tous, même pour les passants qui ont l’impression de les rencontrer ne serait-ce qu’un bref moment, le temps de les imaginer enfiler leurs souliers.

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